La nuit de tous les vices qui s'assouvissent
Il m'appuya contre le chambranle de la porte et m'embrassa langoureusement, ses mains se perdant dans mes cheveux, ma nuque et mon dos, puis recula en me regardant d'un air malicieux. Je jetai un coup d'oeil en direction de la pièce maîtresse de l'ameublement, un lit à baldaquin qui trônait sur une estrade, avant de poser un regard de braise sur son visage. Ces moments-là se passent de mots. Nos respirations brûlantes, nos bouches quémandeuses, nos membres tremblants traduisaient notre soif commune. Je ne me lassais pas de contempler ses yeux, couleur terre de Sienne brûlée. D'interminables cils les encadraient. Mes prunelles séjournèrent un instant sur ses joues creusées d'adorables fossettes. On aurait dit un enfant qui riait après avoir fait une bêtise, sauf que sa physionomie était si masculine et impressionnante qu'elle ne pouvait appartenir à un petit garçon. J'admirai ensuite sa bouche charnue, telle un fruit juteux dans lequel on s'apprête à mordre à pleines dents – ce que je m'empressai de faire. Puis mon regard glissa le long de son corps bien dessiné. Je priais silencieusement pour que tout cela ne soit pas que chimère. Mes doutes furent étouffés lorsqu'il commença à délacer mon corset rouge et noir brodé de dentelles. Ses gestes étaient lents et mesurés, entièrement inscrits dans l'art de la séduction. De mon côté, j'étais la sensualité incarnée. Je me sentais belle, désirable et surtout désirée. Il me poussa jusqu'au lit et j'y tombai de tout mon long. Le décor qui nous entourait était digne d'un conte érotique, agréable, agrémenté de couleurs rappelant la passion. Dans cette chambre où tout promettait le plaisir des sens, la nuit risquait fort d'être longue et magnifique. Je reportais mon attention sur mon amant et sur son corps puissant, nu, qui allait bientôt m'être offert. Cette seule idée me faisait trépigner d'impatience. Il m'embrassa les épaules avec tendresse puis descendit le long de non buste, très lentement, n'omettant pas la moindre parcelle de peau. Ses mains dansaient un ballet voluptueux, expertes, formant une alliance terrible avec sa bouche. Il me tortura ainsi longtemps, jusqu'à ce que mes sens exacerbés me poussent à le supplier presque de briser les barrières de ma plus profonde intimité. Alors qu'il s'exécutait, je poussai un soupir d'aise, de soulagement presque, comme lorsqu'on avale goulûment la première bouffée d'air après être resté trop longtemps sous l'eau. Mon cerveau semblait déconnecté de la réalité et j'avais l'impression de flotter sur un nuage. Mais là encore, il prit le temps de faire monter mon désir, tout en accentuant ses gestes par des caresses ou des baisers. Je me sentais presque défaillir, je savais ma « petite mort » proche. L'abandon était là, tout près. Cette tension ne cessa de monter et je voulais absolument connaître cet instant de pur délice, l'apogée de mon plaisir. Je gémissais de plus en plus fort, lorsque...____________________________________.__.-__________
« Active-toi, j'ai pas que ça à faire moi j'ai des mômes ! »__________________________________.__.-____.__.-___
Cette voix me ramena brusquement à la réalité. Malheureusement, ce beau rêve n'avait été que fantasme, pourtant il m'avait paru si réel que je ressentais la frustration provoquée par l'interruption. J'en avais même oublié la raison de ma présence dans cet endroit sordide. Lieu n'ayant absolument rien de romantique, ni de sensuel ni même de beau. Je me retins difficilement de lui répondre que la raison de ma présence ici était justement mes « mômes ». En promenant mon regard autour de moi, je vis que j'étais allongée dans une voiture. Allongée étant un bien grand mot, puisque j'étais plutôt tordue dans une position pour le moins inconfortable. L'inconnu qui me faisait face se vida dans un long râle digne du plus primitif des animaux. Je tentais d'empêcher le mieux possible tout air de répulsion de prendre place sur mon minois. L'homme, au muscle du houblon naissant, se retira brusquement avant d'enfiler ses habits. Aucune trace de culpabilité ne s'affichait sur sa face. Le chanceux, après m'avoir utilisée tel un objet, il allait rentrer dans son foyer, s'agenouiller et jouer avec ses enfants. Moi, quand je me mets à genoux, je joue avec les grands. Je ne m'amuse pas du tout, mais je fais bien semblant. D'ailleurs, ma petite échappée au pays de l'imaginaire avait dû porter ses fruits, puisque j'étais parvenue à faire abstraction de ce manque de tendresse et d'amour dans l'acte pour honorer mon client. Il partit, satisfait, en me gratifiant d'un pourboire généreux. Je le regardai s'éloigner. Je me sentais souillée, ignoble, la pire des garces de servir de poupée pour combler les instincts de ces créatures que l'on appelle homme. Mais quel autre choix avais-je ?___________-..________
Au fait, il est temps que je me présente. Je m'appelle Nikita. Mes jambes oblongues n'ont rien à envier à celles d'un mannequin, et mon tronc est parfaitement proportionné, garni de belles hanches suivies d'une taille de guêpe et une poitrine de taille moyenne. Je suis brune aux yeux d'un vert profond tirant sur le gris. Sans vouloir me vanter, je suis très jolie et je n'ai jamais rencontré la moindre difficulté pour plaire. Je serais fière de mon corps si je ne l'utilisais pas pour faire ce que je fais. J'en suis venue à le détester, à considérer cela comme un crime de me servir de ce cadeau de la Nature sans scrupules. Enfin, cela n'est pas totalement véridique puisque je me pose souvent des questions, mais là n'est pas le sujet. A 25 ans, je suis la prostituée la plus demandée de Paris. Il faut dire qu'en plus de ma beauté à couper le souffle, l'art de la simulation n'a plus de secrets pour moi et mes clients repartent toujours satisfaits. Pléthore de jeunes femmes m'envient. Mais elles me font rire, d'un rire sans joie, incrédule à la vue d'une telle calinotade. Elles ne se rendent pas compte à quel point je me dégoûte et à quel point je suis malheureuse. Je me demande parfois comment j'ai pu tomber aussi bas. Un tel niveau de déchéance est à peine concevable, et pourtant je l'ai atteint, bien malgré moi certes, mais j'y suis quand même parvenue. Et j'ai l'impression de continuer à plonger dans un abîme sombre dont je ne me sortirai jamais. Je me rappelle avoir été heureuse, il y a fort longtemps. Il y a fort longtemps...Quelle ironie. On utilise souvent cette phrase pour commencer des contes, ces belles histoires qui font rêver les enfants avant de dormir. Mais ma vie n'a absolument rien d'un conte. Je ne suis pas une princesse, et jamais un prince ne viendra me sauver de ma condition. Malgré tout j'espère toujours, et puis il y a mes adorables fillettes. Elles se prénomment Mary et Shama. Elles ont respectivement cinq et sept ans, et sont ce que j'ai de plus cher au monde, les seuls qui me rattachent au soupçon de dignité humaine qui me reste. C'est pour elle que je me bats, pour elle que je fais tout cela. Si elles n'avaient pas été là, il y a belle lurette que j'aurais baissé les bras. Je les aime de toute mon âme, même si au fond elles sont la cause de ma misère ; mais jamais je ne songerais un instant à les blâmer pour cela. J'ai abandonné mes études pou pouvoir me consacrer à leur éducation. Elles n'ont jamais connu leur père, qui m'a lâchement abandonnée lorsqu'il a appris que j'étais enceinte pour la seconde fois. Je me suis débrouillée du mieux que j'ai pu, seule, ne pouvant compter sur personne. Pas même sur mes parents, qui, très vieux jeu, m'ont reniée lorsqu'il ont appris que, selon leurs propres termes, je m'étais « honteusement laissée tenter par le péché suprême de la chair avant de m'être faite unir par les liens sacrés du mariage à mon compagnon devant un représentant du Seigneur. »_____________________________________________..-Auparavant, je travaillais dans une jolie petite boutique de lingerie dans le quartier de Montmartre. Mais nous avions fait faillite et je m'étais retrouvée à la porte. N'ayant aucun papier, je n'ai pas réussi à retrouver du travail. Tous les endroits où je m'étais présentée avaient refusé ma candidature. Aucun commerce ne voulait employer quelqu'un au noir, ce que je comprends vu les ennuis que l'employeur peut s'attirer. Mais tout de même... Je ne recevais même pas le chômage, j'étais totalement désespérée. Mon activité actuelle m'était apparue comme l'unique porte de sortie, le dernier pas avant de devoir me rendre dans la rue pour mendier. Mais je n'en étais pas encore là, et s'il me restait une seule chance de m'en sortir, aussi abjecte soit-elle, je me devais de la tenter. Pour elles. Et mes filles qui ne savaient rien de tout cela ! Je n'avais pu me résoudre à leur avouer que je ne travaillais plus chez « Tata Eugénie ». Comment voulez-vous leur explique que Maman vend à présent ses charmes à des hommes tous plus répugnants les uns que les autres alors qu'elles croient encore que « la petite abeille de Papa a planté une graine dans le jardin de maman » ? Je ne sais comment leur expliquer et pourtant j'ai l'impression de les trahir en leur cachant la vérité. Chaque soir, je vais les chercher à l'école, puis nous allons jouer au parc lorsqu'il fait beau. En voyant leur sourire innocent, ma blessure me brûle de plus en plus. Je me déculpabilise en me disant qu'un jour, quand elles seront prêtes, elles sauront. Mais ce jour n'est pas encore arrivé et donc, chaque soir après leur avoir lu une histoire, je me prépare pour aller courir les hommes en faisant le moins de bruit possible.____-._
Je me suis mise à espérer follement après ma première nuit d'activité. Que de richesses amassées après quelques heures passées dans la rue ! A ce rythme, je pourrais prochainement commencer des études en pharmacie, ma passion et délaisser ce métier infâme, pour plus tard trouver un vrai métier. Mais cette bulle d'espoir devenait dangereuse. J'étais enfermée, prisonnière de mes illusions. Certes, une bonne nuit me rapportait un petit pactole. Mais une fois ôté tout l'argent pour la nourriture, les vêtements et les charges sociales, il ne me restait plus grand chose. Et mes chéries avaient le droit à une enfance heureuse, avec des jouets et des sorties, comme tous les autres enfants. La vérité, c'est que j'étais à présent à l'intérieur d'un cercle vicieux, dont je ne me sortirai certainement pas avant longtemps.___________________________.___.__
Ce soir ne ferait pas exception...Comme à mon habitude, je me préparais minutieusement afin d'attirer les regards sans pour autant tomber dans le vulgaire. Je mis donc un ensemble de dentelles noires, complété par une jupe à volants noire également et un débardeur aguichant d'une couleur de rose fanée. Avant de sortir, je me dirigeai vers mon bureau pour sortir mon agenda. J'y notais tout : rendez-vous, citations intéressantes, paroles comiques, compte-rendu de mes journées,...Je l'ouvrai donc à la page du 13 juillet, et inscrivis de ma plus belle écriture ma pensée du moment : « En route pour l'autre monde! »..............................-.
Aujourd'hui, cette période est terminée et j'ai enfin réalisé mon rêve. Bien que je ne veuille me rappeler de l'enfer qu'était ma vie avant, j'ai conservé ce petit agenda. Et, lorsque je relis cette page datée du 13 juillet 1995, je ne comprends pas tout à fait pourquoi j'ai noté cette simple phrase. Peut-être voulais-je signifier par là qu'une échappée dans le monde des rêves serait obligatoire pour gagner de l'argent. Ou peut-être pensais-je tout simplement ne pas vivre dans le même monde que ces gens chanceux et heureux qui n'ont qu'à travailler honnêtement pour vivre...............................................--------------------------.-------------------.-----------.....